La grosse tour des Tournelles à Champlieu, ancien « lieu seigneurial » du fief de Donneval et Champlieu

Le dénombrement par Jacques Blouet de sa seigneurie de Donneval et Champlieu, en 1400, a été mentionné par Claude Carlier mais son contenu restait inédit. Ce document, conservé aux Archives Nationales, révèle que l’ancien lieu seigneurial du fief de Donneval et Champlieu était une imposante tour appelée « Les Tournelles« . Cette tour, dont le souvenir persiste via le micro-toponyme « Les Tournelles », était située à l’endroit où les fouilles archéologiques du XIXè et XXè siècle ont révélé un théâtre et un temple gallo-romain.

Le territoire de l’actuelle commune d’Orrouy était autrefois partagé entre les deux terroirs : celui de la paroisse de Champlieu et celui de la paroisse d’Orrouy. D’un point de vue féodal, le territoire de Champlieu correspondait grossièrement au fief dit « de Donneval et de Champlieu » alors que le territoire d’Orrouy correspondait à la « terre et seigneurie d’Orrouy », réunion tardive de six fiefs de mouvances diverses (1). Une exception notable concernait le hameau des Eluats, dépendant spirituellement de la paroisse de Champlieu mais féodalement de la seigneurie d’Orrouy. La frontière entre les fiefs de « Donneval et Champlieu » d’une part, et d’Orrouy d’autre part, marquait aussi la limite féodale entre la châtellenie de Béthisy et celle de Crépy : le fief de « Donneval et Champlieu » relevait en arrière-fief de Béthisy, et les six principaux fiefs d’Orrouy relevaient de la châtellenie de Crépy, directement ou comme arrière-fiefs.

Il existait au XIIIè et XIVè siècle une famille seigneuriale du nom de « Donneval ». Mais le premier aveu et dénombrement détaillé qui nous soit parvenu pour le fief de Donneval et Champlieu, daté du 10 mai 1400, n’est pas présenté par un Donneval mais par un chevalier du nom de Jacques Blouet. Cet aveu et dénombrement, dont deux copies figurent dans les archives de l’apanage d’Orléans aux Archives Nationales (2), est présenté à Jean le Fuselier, seigneur de Néry, dont relevait le fief de Donneval et Champlieu. Claude Carlier a eu connaissance de ce document et le cite dans son Histoire du Duché de Valois mais se trompe en mentionnant « Jean Blavet » au lieu de Jacques Blouet.

Aveu et dénombrement du fief de Donneval et Champlieu par Jacques Blouet, 10 mai 1400.
Arch. Nat, R/4/115.

Jacques Blouet, qui prenait le surnom de Tristan, est parfaitement identifié : son sceau figure dans plusieurs documents et sa pierre tombale, sur laquelle il est représenté avec sa femme Marguerite la Blouette, est conservée dans l’église de Duvy. Jacques Blouet possédait d’autres fiefs dans la région, notamment celui de Duvy et une part dans le fief Leblanc de Gilocourt. Nous ignorons comment il entra en possession du fief de Donneval et Champlieu, qui était encore la propriété de Raoul de Rucourt lors du dénombrement du duché de Valois en 1376.

Les Tournelles : « lieu » seigneurial historique

En 1400 le « lieu » seigneurial du fief est la maison de Donneval avec ses « granche court coulombier lieu et pourpris ». Mais au détour des énumérations de terres qui décrivent l’étendue du fief de Jacques Blouet, on apprend qu’ « une grosse tour nommée les Tournelles » était « l’ancien lieu seigneurial dudit Donneval ».

Mention de la grosse tour appelée « Les Tournelles » dans l’aveu et dénombrement du fief de Donneval et Champlieu du 14 mai 1400.

Il est facile de localiser ce lieu des Tournelles : il mentionné à la fois sur le cadastre actuel et sur le cadastre napoléonien. En outre, un document privé daté de 1823 cite un toponyme « La Grosse Tournelle ». Surtout, ce lieu a fait l’objet de multiples fouilles archéologiques car c’est à cet endroit précis que se trouvaient les théâtre et temple gallo-romains de Champlieu: on voit sur le cadastre napoléonien l’arc-de-cercle ou « fer à cheval » correspondant au théâtre. L’emplacement de « La Grosse Tournelle » selon le document de 1823 correspond exactement à l’emplacement du temple gallo-romain.

Situation du lieudit Les Tournelles au cadastre napoléonien (vers 1840). Le chemin à droite est la Chaussée Brunehaut. Le Nord est à droite de l’image. Le temple se trouve juste au dessus de la Chaussée Brunehaut.

Il semblerait que les archéologues et historiens qui se sont intéressés à Champlieu soient passés à côté de cette mention de la grosse tour des Tournelles, dont l’existence pouvait paraître légendaire. Ainsi, si Louis Graves dans son Précis statistique sur le canton de Crépy-en-Valois affirme « il paraît certain qu’on y avait bâti vers le 5ème siècle un château nommé Les Tournelles », la fiche Wikipédia sur Champlieu indique encore: « Quant aux tours suggérées par le nom du lieu-dit Les Tournelles, le fond de vérité derrière une tradition locale orale évoquant l’existence de cinq tours autour ce camp, rapportée par Carlier, est assez tôt mis en doute ».

Situation du toponyme « Les Tournelles » sur le cadastre actuel: parcelles identifiées avec un point rouge.

Le dénombrement de 1400 prouve que ces fortifications ont existé. Et corrobore une hypothèse émise par les archéologues lors d’une importante campagne de fouilles menées en 1976 et 1977. En effet, dans un article détaillé proposant une stratigraphie des ruines du temple de Champlieu Jean-Louis Cadoux et Georges-Pierre Woimant supposent que: « à une époque inconnue pour l’instant, postérieure à la destruction partielle du temple, on transforma les ruines en motte fortifiée : la pièce centrale du temple, encore en élévation, dut servir de tour » (3). A la lumière du document de 1400 et des indications cadastrales, il semble bien que ce fut le cas.

En 1400, le lieu des Tournelles, quoique proche du village de Champlieu, semble en être indépendant. La grosse tour est entourée de « douze masures (…) avecque un encloz de terres estant en bois encloz de murailles » contenant pas moins de « quatre vingtz arpents (nota : c’est-à-dire 27 hectares) tenant d’une part à la forest de Cuise vers Pierrefonds et d’autre coté vers Betizi audit Blouet, d’un bout à ladite forest de Cuise par bas et d’autre audit lieu seigneurial de la Tour ». Le terme « masure » est à interpréter avec prudence car comme l’a montré Jean-Marc Popineau dans le cas du village voisin de Rhuis, à la même époque (1390), une « masure » n’était pas forcément une maison en ruine, mais plutôt une parcelle de terre associée à une maison ou un jardin. Dans le cas de Champlieu, le dénombrement mentionne à la fois des maisons et des masures. La mention de deux « masures et cave » pourrait faire penser qu’il s’agit de maisons, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de ce qu’on appelle aujourd’hui les catacombes de Champlieu. Toujours est-il que sur les plans de la fin du XVIIIè et du début du XIXè siècle, il ne restait plus aucune trace d’aucune construction à proximité des ruines du temple gallo-romain.

Les Tournelles, photographie aérienne de Roger Agache.

Pourquoi ce lieu seigneurial des Tournelles avait-il été abandonné ? Avait-il été détruit au temps de la Jacquerie, comme d’autres manoirs seigneuriaux des alentours ? On privilégiera une autre hypothèse: tout proche du village de Champlieu, les Tournelles étaient le lieu seigneurial du fief primitif de Champlieu et il fut abandonné lors de la réunion des fiefs de Champlieu et de Donneval. En 1400 Jacques Blouet sait que les Tournelles était l’ancien lieu seigneurial, soit parce qu’il l’avait vu, soit parce qu’on lui avait dit. Le transfert du lieu seigneurial des Tournelles à la ferme de Donneval devait donc être récent, et dater du XIVè siècle.

Mention de deux fiefs à Donneval, mouvant de Néry, et tenus par Raoul de Rucourt, 1376. Arch. Nat. P1893.


La tour figure toujours dans le dénombrement de 1537. Elle a donc été détruite entre le XVIè et le début du XIXè siècle. Des recherches plus précises de généalogie foncière sur le territoire de Champlieu, grâce aux archives des notaires de Béthisy-Saint-Pierre, permettraient peut-être d’en savoir plus.

Mention de la tour des Tournelles et des 12 masures alentour, 1537. Arch. Nat, R/4/115.

La famille Blouet

Comme nous l’avons vu, Jacques Blouet, qui présente l’aveu et le dénombrement du fief de Donneval et Champlieu en 1400, possédait également en 1376 un fief à Duvy et une portion du fief Leblanc de Gilocourt. Les dénombrements de ces deux fiefs sont conservés aux Archives Nationales.

Dénombrement d’un fief à Duvy par « Jaque Bloet escuier dit Tristan », 1376. Arch. Nat. P1893.
Dénombrement par « Tristran Bloet » d’un quart du quart du fief Leblanc de Gilocourt, les autres portions appartenant à Jean Nérenget et aux religieux de Bourgfontaine, 1376. Arch. Nat P1893.

L’inventaire des sceaux de la collection des pièces originales du cabinet des titres de la Bibliothèque Nationale fait de Jacques Blouet un « écuyer breton ».

Cela paraît plus que douteux : le père de Jacques, Renault Blouet, était déjà dans la région et avait acheté avant 1370 une portion du fief Leblanc de Gilocourt à un nommé Raoul de Donneval.

On peut sans doute rattacher Jacques Blouet à un certain Robert Blouet, qui vivait déjà à Duvy au début du XIVè siècle. Dans un article sur « L’exercice de la juridiction gracieuse dans les prévôtés de Crépy-en-Valois et la Ferté-Milon (1281-1335) », Louis Carolus-Barré a trouvé 5 mentions de ce Robert Blouet, Bloet ou Bleuet : Robert Bloet de Crépy (1306), Robert Bleuet de Crépy qui possède des terres à Duvy (1315), Robert Bleuet demeurant à Duvy (1323), les héritiers de Robert Blouet (1328, 1329).

Pour être notifié lors de la mise en ligne de nouveaux articles, abonnez-vous à ce blog !

NOTES

(1) Il s’agit des fiefs de Chelles ou Fercourt (fief principal, sur lequel est bâti le château d’Orrouy), du fief d’Ormoy, du fief de la Tour, du fief de Cambronne, du fief de Baron et du fief du Val-de-Glaignes.

(2) Archives Nationales, R/4/115, liasse Donneval. Cette pièce est entrée tardivement dans les archives du duché de Valois car une note manuscrite indique : « En 1746 j’ai retiré cette pièce des papiers du défunt sieur Gallé, fermier du domaine ».

(3) Cadoux Jean Louis, Woimant Georges Pierre. Une stratigraphie du Temple (?) de Champlieu. In: Cahiers archéologiques de Picardie, n°4, 1977. pp. 111-123. www.persee.fr/doc/pica_0398-3064_1977_num_4_1_1245

Laisser un commentaire