Première recherche sur les huguenots dans la noblesse du Valois (1560 – 1600)

Dans plusieurs posts précédents, nous nous sommes intéressés au « capitaine Dyon » – – Michel Gaillard -, ce chef huguenot qui tenta, en 1562, de s’emparer de la ville de Compiègne, ainsi qu’à la famille de Thouars, dont un descendant, Josias, usurpa certains biens de l’abbaye de Longpré. Ces figures rappellent combien les guerres de Religion de la seconde moitié du XVIè siècle ont profondément marqué le Valois.

En explorant les archives de la fin du XVIᵉ siècle, il devient possible de reconstituer les lignées protestantes locales et les liens familiaux qui les reliaient entre elles. On y peut aussi y découvrir aussi, en miroir, ceux qui choisirent le camp de la Ligue catholique. Retracer ces trajectoires croisées, souvent entremêlées par les alliances matrimoniales, permet de saisir à la fois la force des solidarités confessionnelles et la complexité des appartenances au sein de la noblesse régionale.

Michel Gaillard et Josias de Thouars

Partons de Michel Gaillard, installé dans les années 1560 à Saint-Nicolas-de-Courson avec son épouse Françoise de Cochet. Un document de 1569 précise qu’ils étaient tous deux « de la religion », c’est-à-dire acquis à la Réforme.

Commission de Jacques Rangueuil, lieutenant général du bailliage de Valois, pour faire saisir à la requête du procureur du roi une portion du fief de Gilocourt, échu à Dion de Longjumeau (Michel Gaillard) à cause de sa femme, tous deux de la religion, et ledit Dion ayant toujours porté les armes contre le roi. Arch. Nat. R/4/97, liasse Gilocourt

Or, la famille Cochet ouvre des passerelles vers d’autres lignées. À quelques kilomètres de là, en pleine forêt, à Vaudrampont, vivait Jacqueline Cochet, veuve de Jacques Thouars, avec leur fils Florent (1). Étaient-ils eux aussi protestants ? L’appartenance au parti huguenot de Josias, fils de Florent de Thouars, qui devint seigneur des Fossés à Haramont au début du XVIIᵉ siècle, est attestée.

Quant aux frères de Françoise de Cochet, établis au Four d’en Haut, également dans la forêt de Compiègne, leurs opinions religieuses restent inconnues. Pourtant, le prénom de l’un d’eux, Abdenago — emprunté au Livre de Daniel — intrigue et pourrait trahir une sensibilité réformée. À moins qu’il ne s’agisse d’un clin d’œil : l’Abdenago biblique, jeté dans la fournaise de Babylone, évoquerait ici la fournaise de la verrerie qui occupait le Four d’en Haut depuis la fin du XIVᵉ siècle. Toujours est-il que Christophe de Cochet et son épouse Claude Girard n’étaient pas étrangers aux pages de l’Ancien Testament !

Guillaume du Sable et Jean Greffin, lieutenant du roi à Senlis

Si on se déplace vers l’Est et la forêt de Retz on trouve Guillaume du Sable, gentilhomme de la vénerie du roi qui vivait dans le village de Vivières, poète à ses heures, et qui ne cache pas dans son ouvrage « La Muse Chasseresse » ses sympathies huguenotes. L’environnement familial de Guillaume du Sable est intéressant à cartographier en regard du sujet qui nous intéresse.

L’oncle de Guillaume est l’un des officiers du roi à Senlis: Jean Greffin, seigneur de Duvy, lieutenant particulier du roi au bailliage de Senlis, connu pour avoir été le « chef des réformés » de Senlis, et qui le paya de sa vie puisqu’accusé d’avoir « fait la cène à la mode de Genève », il fut exécuté à Paris en 1562 et sa tête apportée à Senlis (2).

Les Thézacq, une famille tiraillée par les guerres de religion

L’une des soeurs de Guillaume est Françoise du Sable. Mariée au verrier Jacques de Thézacq, elle a quitté la région pour la Thiérache, à la frontière entre France et Pays-Bas espagnols. C’est un refuge typique pour les protestants à cette époque. On la retrouve en 1593 à la verrerie d’Esquéhéries avec son fils Abraham. A la même époque, d’autres membres de cette famille: les frères Jacob et Isaac de Thézacq sont aussi dans la région.

La famille de Thézacq illustre à merveille les tiraillements confessionnels qui traversèrent la noblesse et la petite noblesse du Valois au temps des guerres de Religion. Antoine de Beauvais, fils de Jean de Beauvais, seigneur de Faverolles, et de Marie de Thézacq, périt à la bataille de Moncontour le 3 octobre1569, combattant dans les rangs du maréchal de Cossé-Brissac, l’un des chefs militaire du camp catholique. Dès le début du mois de novembre suivant, son père chercha à récupérer la solde due à son fils, et l’acte de procuration qu’il passa à cette fin révèle que la mission fut confiée à un proche parent : Antoine de Thézacq, seigneur de Pisseleu, également membre de la compagnie de Cossé. Tout porte à croire que ce dernier était un fidèle catholique, engagé aux côtés des armées royales contre les huguenots.

Procuration de Jean de Beauvais pour Antoine de Thézac suite à la mort d’Antoine de Beauvais à la bataille de Moncontour (1569), BNF, Ms Fr 26736, Pièces Originales 252

Or, paradoxalement, dans la même famille de Thézacq, d’autres branches avaient choisi la Réforme, comme nous venons de le voir. Un document de 1572 évoque un « capitaine Pisseleu » (3) parmi les chefs de la rébellion huguenote en Thiérache — ce qui pourrait désigner Jacques de Thézacq, ou ses proches parents Isaac et Jacob de Thézacq.

Ce cas révèle combien la frontière entre catholicisme et protestantisme pouvait être poreuse, mouvante, et parfois brouillée par les solidarités familiales, les obligations militaires ou les opportunités politiques. Les Thézacq incarnent ainsi une famille clivée, partagée entre fidélité au roi et sympathie pour la Réforme, entre enracinement local et migrations vers des zones plus accueillantes aux huguenots.

Samuel de Cacquerel: un choix de prénom qui en dit long

Une autre des soeurs de Guillaume, Marguerite, a également pris alliance dans la petite communauté des verriers qui fait fonctionner les fours de la forêt de Retz, notamment à Pisseleu et à Fleury: son mari est François de Cacquerel le jeune, qu’on appelle le « sieur de Béry ». Décédé en plein pendant les guerres de religion on ne sait rien de l’appartenance de François de Cacquerel et de sa famille au protestantisme. Néanmoins un document de 1578 fait apparaître, au sein d’énumération de terres située à Faverolles, un personnage, Samuel de Cacquerel, qui nous arrête.

Mention de Samuel de Cacquerel à Faverolles (Aisne) en 1578. Minutes de Lejeune, notaire à Villers-Cotterêts. Ancienne cote AD Oise, 2E40/102, déposé depuis aux AD Aisne.

Ce prénom, Samuel, est typique des prénoms choisis dans les familles protestantes, qui se distinguaient par le choix de prénoms bibliques (comme c’est le cas chez les Thézacq: Abraham, Jacob, Isaac, …) plutôt que par le choix de prénoms portés par les saints du calendrier catholique. Cette mention de ce Samuel de Cacquerel est la seule dans notre documentation: nous ne connaissons ni son lien exact avec François de Cacquerel et Marguerite du Sable, ni son parcours.

Le foyer protestant de Bois d’Ageux

Puisqu’il existe un marqueur de protestantisme dans le choix des prénoms, on ne peut que s’arrêter sur un acte notarié conservé dans le minutier de Coeuvres. Le 31 décembre 1597, l’écuyer Jean de Fillion et sa femme Anne du Paiage réalisent une vente au profit de Paul de Calois (4). Ce dernier appartient à la parentèle de la famille Cacquerel, déjà évoquée : il a épousé une certaine Françoise de Cacquerel. Mais surtout, il est le tuteur et curateur de son neveu Daniel de Calois, dont les sœurs se nomment Rachel, Suzanne et Hélène.

Ici, les prénoms parlent d’eux-mêmes et il est presque certain que nous sommes en présence d’une famille protestante : Rachel et Suzanne, toutes deux tirées de l’Ancien Testament, ainsi que Daniel, leur frère, s’inscrivent dans le répertoire privilégié des huguenots de la fin du XVIᵉ siècle. Ils traduisent une volonté d’affirmer une identité confessionnelle distincte. En revanche, le prénom d’Hélène, d’origine grecque et dépourvu de connotation biblique, reflète peut-être un compromis avec la tradition ou l’influence d’un parrain extérieur. Cette combinaison illustre bien comment, au sein d’une même fratrie, les prénoms pouvaient être à la fois le signe d’une appartenance religieuse et le reflet d’usages plus anciens.

Si l’on se penche un instant sur la généalogie de cette famille de Calois, on constate que les parents de Paul — et donc les grands-parents de Daniel, Suzanne, Rachel et Hélène — ne sont autres qu’Antoine de Calois, seigneur d’Eméville, et Péronne Greffin. Or ce nom, Greffin, nous ramène à l’une des familles huguenotes déjà identifiées plus haut, confirmant ainsi combien ces réseaux familiaux se tissaient et se consolidaient entre lignées acquises à la Réforme.

Mais le même document renferme une autre information capitale, également marqueur de protestantisme : l’écuyer Jean de Fillion réside au Bois d’Ageux. Or, en vertu de l’application d’un édit de pacification promulgué par Charles IX en 1570 la paroisse de Brenouille aurait été imposée comme lieu de résidence aux protestants (le document associé n’a pu être retrouvé). Les habitants de la paroisse refusèrent leur installation au chef-lieu et les reléguèrent au hameau des Ageux, où quelques chaumières et une ancienne maladrerie existaient déjà. C’est ainsi que ce hameau s’agrandit et devint un foyer protestant. Jean de Fillion l’était-il ? Rien n’est moins certain et il est vraisemblable qu’en l’occurence sa famille possédait depuis longtemps des biens au Bois d’Ageux.

Quand tout rentre « dans l’ordre ». Abjurations ?

Si on tente de suivre ces quelques lignées protestantes – Gaillard, Thouars, Thézacq, Cacquerel, etc. – sur les générations suivantes on ne retrouve plus de traces de protestantisme. Il est probable que la Saint-Barthélémy (1572) ait provoqué les premières abjurations et que l’Edit de Nantes (1598) ait cantonné les protestants dans certaines villes et bourgs.

  • les descendants de Michel Gaillard s’établissent à Noroy, à proximité de la Ferté-Milon. Michel Gaillard, sans doute le petit-fils du précédent, fait baptiser ses enfants à partir de 1635, comme le montrent les registres de catholicité.
  • chez les Thézacq et dans leur parentèle on a longtemps continué à utiliser des prénoms typiquement protestants: lorsqu’en 1661 un certain Jacques de Thézacq, qui prend toujours le titre de « seigneur de Pisseleu », se présente devant le notaire d’Attichy pour son contrat de mariage avec Jeanne de Barenton, il est accompagné de sa mère Suzanne Delval, veuve de Jacob de Thézacq, et remariée à Jacob de Brossard. Mais nous sommes bien dans une famille catholique puisque les futurs époux prévoient de se marier devant la « sainte Eglise apostolique catholique et romaine ».

(1) AD Oise, Archives communales déposées de Morienval, droits d’usage pour Vaudrampont.

(2) Thierry Amalou, « Une concorde urbaine, Senlis au temps des réformes (vers 1520 – vers 1580) ».

(3) Yves Junot, « Gueux et huguenots aux frontières de la France et des Pays-Bas espagnols : de la ville « surprise » à la forêt refuge (1572-1574) ». Voir le passage suivant : Le gouverneur de Landrecies interroge ses prisonniers, « lesquelz ont confessé avoir estez soubslevez par le capitaine Pisseleu gentilhomme du four à verres ».

(4) AD Aisne, 213E t137.

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