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Les Polonais de Napoléon dans l’Oise (1814-1825)

Cet article a été publié en 2014 dans le numéro 3 d’ Histoires du Valois, Bulletin de la Société d’Histoire et d’Archéologie du Valois. Il s’agit du bilan de recherches entreprises dès les années 1980 pour comprendre les circonstances d’établissement en France de mon ancêtre Amand Kokanosky, marié en 1819 dans la région de Soissons (Aisne). Les archives de l’Aisne ayant souffert des combats de la guerre de 1914-1918, il m’a fallu recourir au cas des polonais établis dans le département voisin de l’Oise pour parvenir à esquisser des réponses, et démontrer que son cas était loin d’être isolé.

Remerciements : merci à Emmanuelle, autrice du blog « Des gens d’avant » pour l’aide apportée dans la recherche systématique de polonais dans les recensements de 1872 dans l’Oise, ainsi qu’à Estelle et Franck.

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Dans les années qui suivent la chute de l’Empire napoléonien, les registres d’état civil du département de l’Oise font mention du mariage de plusieurs dizaines de Polonais, établis en France en 1814 et 1815. Ces Polonais étaient tous d’anciens militaires, engagés pendant les guerres napoléoniennes au service de la France ou des puissances étrangères (Russie, Autriche, Prusse). Cet article vise à synthétiser les recherches qui ont permis de mettre en lumière cette immigration jusqu’ici peu documentée, qui précède de plus de 15 ans la « Grande Immigration » de 1831 (1).

Introduction

A la fin du XVIIIe siècle, les partages successifs (1772, 1793, 1795) de la Pologne entre Russie, Autriche et Prusse font disparaître l’ancien royaume de Pologne de la carte de l’Europe politique. Les guerres napoléoniennes voient des dizaines de milliers de Polonais aller au combat : engagement massif aux côtés d’un Napoléon qui leur promet de restaurer l’ancienne Pologne (dont le 1er régiment de chevaux-léger de la Garde Impériale, cantonné à Chantilly), mais aussi dans les armées des puissances « occupantes » de la Pologne, qui combattaient Napoléon. La présence polonaise dans l’Oise à partir de 1814 est le résultat de cette situation géopolitique.

Au début de l’année 1815, plus de neuf mois après la chute de l’Empire, plusieurs correspondances entre des membres de l’état-major militaire français et le ministère de la guerre mentionnent le fait qu’un certain nombre d’officiers et soldats polonais qui, « au moment où leur corps ont quitté la France », se sont réfugiés dans les campagnes où ils se sont fait engager comme ouvriers agricoles, et espèrent s’établir en France et « rentrer au service de l’Empereur ». Combien étaient-ils dans ce cas ? Une lettre du 3 avril 1815 mentionne seulement « un nombre assez considérable » pour la seule 15ème division militaire, une autre évoque 600 officiers et soldats refusant de partir (2). Des instructions sont alors rapidement données pour les faire quitter les cultivateurs chez qui ils se sont engagés et les enjoindre à rejoindre Soissons, où s’organise un bataillon polonais. Les nombreux documents consultés à l’occasion de notre recherche montrent que cet appel ne reçut qu’un succès très partiel.

Localisation de Polonais mariés dans l’Oise (1814-1825)

Un an plus tard, la situation des déserteurs étrangers – et en particulier celle des Polonais – présents dans le seul département de l’Oise est illustrée par des correspondances entre le préfet, le Ministre de l’Intérieur et le Département de la Police Générale destinées à leur signaler « le nombre assez considérable de déserteurs étrangers » qui s’y trouvent. Cette correspondance est accompagnée d’une liste de 139 anciens militaires d’origine étrangère présents dans l’Oise à la fin du mois de mars 1816 (3) : parmi eux 73 Polonais (4), dont les blessures témoignent du parcours (5). Cela fait de la Pologne la nation la plus représentée, devant la Russie (44 Russes sont mentionnés) (6). Les mesures prises à l’égard de tous ces étrangers sont classiques, et comprennent notamment une surveillance renforcée, « afin de prévenir les excès auxquels la misère et le manque de travail auraient pu les porter » (7). Cette surveillance avait déjà abouti à l’expulsion de 57 autres anciens militaires à la fois vagabonds et sans travail, « ayant paru avoir une conduite notoirement dangereuse ». Ceux-ci furent donc renvoyés « au premier poste des troupes appartenant à leur nation ».

Les 139 déserteurs restants fournissent des répondants, reçoivent une autorisation provisoire (8) pour s’établir dans le département et y chercher du travail, charge à la gendarmerie locale de continuer à les surveiller.

La désertion

La découverte de cette liste de déserteurs datée de 1816 a permis de constituer une première liste de polonais présents dans l’Oise à cette époque, et de mener des recherches systématiques dans les registres de l’état civil, afin de savoir ce qu’il est advenu de chacun des déserteurs qu’elle mentionne. La recherche dans l’état civil a surtout permis de trouver, de fil en aiguille, certains documents complémentaires témoignant des conditions d’établissement dans le département des Polonais. Ces recherches ont été complétées par un ensemble de sondages supplémentaires dans l’état civil, par un dépouillement systématique de recensements et par l’utilisation d’un certain nombre de sources annexes, dont la base de données NAT des Archives Nationales (9).


L’ensemble de ces recherches a permis de recenser 78 Polonais établis dans l’Oise et mariés après 1814. 44 d’entre eux sont des Polonais cités sur la liste de 1816, auxquels il faut ajouter 2 individus qualifiés de « russes » en 1816 mais que leur acte de mariage qualifie de « polonais ». 2 Polonais mentionnés dans la liste de 1816 se sont mariés dans l’Oise avant 1814, et n’entrent donc pas dans le champ de notre étude.
De nombreux actes de mariage de Polonais font état d’individus ayant résidé en continu dans le département, depuis 1814 ou 1815, qui n’apparaissent pourtant pas dans la liste de 1816, même en opérant un certain nombre de recoupements rendus nécessaires par l’orthographe changeante des noms et des prénoms (10). Le titre de la liste mentionne qu’il s’agit d’une liste de déserteurs. Elle pourrait donc ne pas contenir le nom des anciens prisonniers de guerre polonais qui résidaient déjà dans le département avant 1814. Mais si la liste de 1816 en omet certains (11), elle en mentionne d’autres. On conclura donc que des noms ont été omis, soit involontairement, soit volontairement, pour des raisons qui nous échappent. A l’inverse, le nombre de Polonais mentionnés dans la liste de 1816 mais dont il n’a pu être retrouvé la moindre trace par la suite s’élève à 30 individus.

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